PAROLES
et MUSIQUE
le mensuel de la chanson vivante
numéro 35 décembre 1983 / chanson sans frontières
Djurdjura
est le nom dune chaîne de montagnes de Kabylie presque
aussi connue en France que le groupe des trois surs(Djouhra
Abouda, laînée et principale parolière et interlocutrice
du trio, Fatima et Djamila)qui écrivent, dansent et chantent lhistoire
passée et présente de la femme algérienne, leur désir de souvrir
au monde et de ne plus vivre comme leurs aînées : saluant
leur tradition culturelle, elles chantent tout haut ce que leurs
mères ont fredonné tout bas, et elles le font avec un bonheur
très communicatif. Djurdjura : une histoire de famille, une
histoire de révolte et une histoire damour.
DJURDJURA

Djamila, Djouhra, Fatima
(Photo :
X)
-Votre groupe existait-il déjà en Algérie ?
-Non, on a débuté
en France, il y a cinq ans maintenant. Mais il faut peut-être
dire pourquoi ce groupe existe. Moi par exemple, je faisais du
cinéma et jai toujours été très motivée par limage.
Jai tourné entre autres un court-métrage intitulé Algérie
Couleur, et un long métrage sur la condition des
immigrés en France qui sappelait Ali au Pays des
Merveilles. Cétait une démarche de femmes
puisque, comme toutes les femmes cinéastes maintenant, je navais
pas envie de copier ce que faisaient les hommes. Mais cest
peut-être très instinctif, il ne faut pas se demander pourquoi.
Jétais la première femme cinéaste algérienne, dans un
milieu il faut le dire assez misogyne (chez moi, encore plus quen
France) et, en outre, je faisais déjà un cinéma assez marginal ;
cétait donc difficile. Cela s est amélioré
ensuite, quand jai eu de bonnes critiques pour Ali
au Pays des Merveilles, qui est dailleurs passé
en Algérie.
-Alors, pourquoi être venue à la
chanson ?
-Ce nétait pas pour abandonner le cinéma, mais il fallait trouver un moyen dexpression à la fois efficace et rapide pour transmettre un trop-plein qui était en moi, une espèce durgence Or, au cinéma, quand on va très vite, il faut deux ans pour diffuser une information (sauf en vidéo, mais cest une autre discipline). Et comme en Algérie et dans le tiers-monde les moyens audiovisuels sont très peu développés -peu de gens vont au cinéma, et en tout cas pas les femmes- ça me posait un problème de faire un film qui parlerait de la condition des femmes algériennes. Jai donc cherché un autre moyen dexpression et, compte tenu du fait quon est un peuple de tradition orale, chanter était la démarche logique.
-Mais vous chantiez toutes les trois
depuis lenfance ?
-Oui, bien sûr. Parce que chez nous, on a le sens de la fête ; cest une chose qui est vécue dans toutes les familles : on écoute des disques, on fait la fête, on se retrouve le samedi et le dimanche, on joue de la musique entre nous. Le fait même de sappeler dune montagne à lautre, cest déjà faire une vocalise.
Nous sommes sorties du même moule : javais 5-6 ans quand ma famille est arrivée en France, Fatima, deux de moins ; Djamila est beaucoup plus jeune, mais elle est née en Algérie aussi. Nous avons fait nos études en France : Fatima et moi, l'école du spectacle, chose à laquelle rien dans la famille ne prédestinait les filles.
-Mais, justement, comment cela a-t-il
pu se faire ?
-Un peu par accident : on a un frère
très obsédé de musique, qui apprenait le piano et était très
doué. Il a insisté auprès de mon père pour quon fasse
cette école. Mais ni eux, ni nous, ne pensions que ça
deviendrait un métier. Dailleurs, ça était le drame
parce que nos parents pensaient quon le faisait « en
plus », et comme cest moi laînée, je my
suis trouvée confrontée : vers 15 ans, jai reçu des
propositions de théâtre et, quand mon père la su, il a
dit : Jamais ma fille ne montera sur les planches !
-Pour lui, c'était un
lieu de dépravation?
-Absolument, un lieu de perdition. En
plus, il voulait quun de ses enfants soit avocat. Il était
un peu obsédé par ça, parce que cétait encore la guerre
dAlgérie. Et ma mère qui était toujours un peu
patraque- voulait un médecin ! Moi, jétais complètement
perdue dans cette histoire-là, car ce qui mintéressait cétait
la musique, le théâtre, le cinéma. Même quand jai
annoncé à mon père que je voulais faire du cinéma derrière
la caméra, il a dit : Pas question !
-Et ça a été la
rupture avec la famille, ou bien...
-
ça sest arrangé par la
suite, mais il y a eu une période très dure pour le leur
faire admettre : vers 17-18 ans les parents veulent marier
leurs filles, et ça a été carrément un chantage, mon père ma
dit : Ou bien tu vas faire des études de droit,
ou bien tu restes à la maison.

(Photo :
X)
-Mais la décision de
chanter, pour tes soeurs?
-Fatima a toujours voulu faire ou de la chanson, ou de la danse, ou jouer dun instrument. Et pour Djamila, de toute façon, cétait les planches, la danse, cest sa grande passion.
Quoi quil en soit, tout ça on le doit à notre mère, à qui on a dailleurs dédié une chanson : « A Yemma ». On y parle de la femme algérienne en pensant à elle ; cest en même temps un retour sur lhistoire, parce que toutes ces femmes qui ont lâge de notre mère, qui ont lutté pour lindépendance de leur pays, aux côtés des hommes, hein il y a des rues qui portent leurs noms en Algérie- toutes ces femmes ont été trahies à lheure de lindépendance, leurs droits ont été bafoués.
Elles pensaient que le socialisme était non seulement une façon de lutter contre lexploitation, mais une libération pour la femme ; et lon pensait que la femme allait enrichir ce mouvement. Et puis ils ont dit que les problèmes des femmes étaient des problèmes dOccidentaux et les femmes sont retournées à leurs voiles.
Cest une chose que les femmes de la génération de ma mère nont pas pardonnée et que Djurdjura a voulu remettre à jour, par exemple avec la chanson qui dit « Pourquoi cest la nuit ». Cest le moment de parler de la culture berbère, qui est profondément ancrée chez nos vieilles, nos mères, nos grands-mères ; si lon veut retrouver la poésie, la chanson, cest chez elles quil faut aller chercher
-Comment a réagi votre mère
quand elle a connu cette chanson?
-Elle a été très émue et on a fait des échanges. Dans le groupe, cest moi qui suis chargée décrire les chansons. Cest une très belle histoire damour, parce que ma mère a vécu ce que vivent toutes les femmes de chez nous, cest à dire quelle a été mariée de force avec mon père. Plus tard, elle a su ce quétait la vie dune femme immigrée, en France, avec la violence dun pays quon ne connaît pas, avec des démarches à faire et des complications ; en plus on était en pleine guerre dAlgérie. Et mon père était responsable du FLN
Mes parents ont pris tous deux des responsabilités par rapport à leur pays et ma mère a évolué très vite ; elle sest ouverte au monde extérieur, et elle ne voulait pas que ses filles vivent la même chose quelle. Cest pourquoi elle a poussé à ce que nous fassions des études.
-A plus long terme, cela
a eu du bon pour Djurdjura?
-Ca a du désorienter un peu les gens qui pensaient que les filles qui montent sur scène sont des filles qui traînent dans les bars. Là, ils se sont dit : Elles parlent bien, elles ont fait des études universitaires, etc Et puis, il y a le contenu de nos chansons
-Comme, en particulier?
-Faire connaître la culture berbère et parler des problèmes des femmes, parce quon ne vit plus comme il y a trente ou quarante ans. Et dans lAlgérie daujourdhui qui est à mon avis malade, car si soixante pour cent de la population a moins de 20 ans, on a limpression dun pays de retraités, où il ny a pas de jeunesse qui explose- voir trois filles qui chantent avec plein denthousiasme, cest un signe de bonne santé, finalement !
-Depuis que le groupe est
connu en France, est-ce que vous avez pu vous produire en Algérie,
et surtout en Kabylie?
-Non, on na jamais chanté en Algérie, ni en Kabylie. Dailleurs, il y a très peu de temps que les chanteurs kabyles peuvent chanter en Kabylie, à cause du problème berbère. Mais ce qui se passe pour nous, cest quen Algérie tout le monde fait le silence autour des problèmes des femmes.
Quand le président Chadli est arrivé au pouvoir, des journalistes français lui ont posé la question, pensant à un changement de politique à cet égard. Car, auparavant, Boumediene avait dit : Il y a des priorités dans ce pays : lindustrialisation, sortir du sous-développement, etc Ensuite on soccupera du reste. Mais voilà vingt ans que ça dure ! Cest peu dans lhistoire dun pays, mais dans lhistoire dune femme, cest énorme. Et cest à ce moment-là que Chadli avait répondu que le problème des femmes en Algérie était un problème inventé par les Occidentaux. Alors, reconnaître Djurdjura en Algérie, ce serait reconnaître quil y a des problèmes de femmes.
-Oui mais, est-ce
simplement le silence qui permet d'éviter pudiquement d'aborder
le sujet, ou bien y-a-t-il eu des demandes précises qui ont été
rejetées?
-Il y a eu beaucoup de pourparlers entre le producteur et les instances algériennes ; mais il faut remettre les choses dans le contexte : en Algérie, il nexiste pas de salles privées et tout ce qui est spectacle passe obligatoirement par un organisme officiel. Et les autorisations nont pu être obtenues, parce quil y a toujours des handicaps : par exemple le congrès de lUNFA (Union Nationale des Femmes Algériennes) avait réclamé Djurdjura et ça na pas été possible, parce que nous navons été prévenues que quatre jours à lavance ! Par ignorance, incompétence, ou exprès ? On ne le saura jamais. Et puis, avec le temps, nous avons plus dexigences ; ça ne nous intéresse pas, par exemple, daller chanter une fois à Alger devant mille ou deux milles personnes, car ce sont de toute façon des privilégiés qui vont au spectacle. Ce qui nous intéresse, cest daller dans la rue, de chanter pour tout le monde, que les spectacles soient gratuits et quon puisse sexprimer. Car que fait Djurdjura ? On lutte pour la liberté dexpression, dans notre pays ; ce nest donc pas pour y chanter dans des conditions qui cautionneraient les atteintes à la liberté dexpression. Parce quon nous a interdit de faire des émissions de radio ou de télé en direct

(Photo :
X)
-Et puis, peut-être le
problème de la langue?
-Nous parlons le berbère et le français : donc, les chaînes étant arabisées, on a le choix théorique entre parler en arabe langue que nous ne connaissons pas et le sous-titrage avec les risques Ce nest pas juste, car si nous ne savons pas larabe, ce nest pas par choix, mais parce que nous sommes nées en Kabylie, et quensuite la France est devenue notre pays daccueil. Les choses ne sont pas simples, mais on ne cherche pas non plus à nous faciliter la tâche. Par exemple, jai touché de lONDA (équivalent algérien de la SACEM), en cinq ans, la somme de soixante-quinze dinars (soit soixante-quinze francs) alors que nos disques passent tous les jours sur la chaîne de radio : ça, cest à encadrer !
-Alors, justement, vos
disques sont-ils disponibles dans le commerce en Algérie?
-En principe, non, parce que notre production est française, et quils nachètent pas de productions étrangères telles quelles : ils préfèrent acheter la bande pour effectuer sur place un pressage de plus ou moins bonne qualité ; on narrive donc pas à sentendre. Mais nous avons récemment appris que lONDA avait donné lautorisation à des producteurs, que nous ne connaissons ni dEve ni dAdam, pour diffuser nos disques. Ca veut dire quils sont piratés en Algérie, avec la caution de lONDA. Et nous ne pouvons rien contre cela.
-Au-delà de ce scandale,
ce qui m'intéresse, c'est de savoir dans quelle mesure les gens,
en Algérie, connaissent votre travail?
-Il est connu, parce que plus une chose est interdite, plus elle circule, cest ce quon appelle Radio-Trottoir ! Et il paraît que nos disques sont piratés en Tunisie, au Maroc, en Libye, en Syrie, en Egypte Finalement, ces gens ne supportent pas quon aille chanter sur place mais ils acceptent que nos disques soient piratés et que de largent soit gagné sur notre dos. En plus, ce sont des cassettes de mauvaise qualité alors que, depuis le début, nous avons voulu faire un travail professionnel, propre, justement pour lutter contre les clichés damateurisme qui sattachent à la musique des pays dAfrique du Nord. Ce qui était un peu vrai, car on ne nous apprend pas, dans notre éducation, à respecter lart en général ; ni à lartiste, à travailler professionnellement, avec de la rigueur.
-D'ailleurs, je trouve
que dans vos trois albums, il y a une progression constante en
qualité technique.
-Oui, il faut dire que nous avons eu très vite du succès, dans de grandes salles, et comme les gens le réclamaient, il a fallu enregistrer un disque alors quon chantait à peine depuis un an ; au bout de six mois, on faisait le Théâtre de la Ville, et dans la même année, lOlympia
-Ce qui tendrait à
prouver que non seulement le public immigré en France, mais
aussi le public français ressentaient un besoin? Que c'était
une très bonne idée qu'il y ait un groupe de femmes algériennes,
qu'on parle des immigrés?
-Cest à dire que cest un problème dactualité Bien sûr, Perret a fait une chanson sur les immigrés, Béranger aussi, et cest tant mieux. Mais ce nest jamais la même chose que de parler de ce quon vit soi-même. Et ça vient aussi du fait que les femmes maghrébines, ça inquiète le monde occidental. Alors quavec Djurdjura les gens en voient qui, non seulement ne sont pas voilées, mais en plus parlent delles-mêmes
Finalement Djurdjura, cest parler individuellement de situations collectives, de problèmes qui nous sont spécifiques, comme la scolarisation des jeunes filles (quon interrompt souvent dès lâge de 10 ans), le mariage forcé, le fait quon navait plus envie de vivre comme nos mères, limmigration et ce quon y trouve, lespoir, le paysan par rapport à sa terre, etc.
-Parlons donc un peu plus
en détail de votre travail musical...
-Djurdjura travaille à la fois sur nos traditions et sur des musiques dailleurs, avec des instruments traditionnels et des instruments modernes. Au début les gens sétonnaient de voir une basse, une batterie, mais aussi un luth, mais aussi un derbouka. Comme si les ethnologues avaient seuls le droit dy toucher !
-Il y a bien du sitar
indien dans un disque des Beatles, un oud dans un disque de Léonard
Cohen, et ça fonctionne.
-Mais exactement ! Regarde le travail quArchie Shepp a fait chez les Touareg, ou Jean-Luc Ponty, Noon in Tunisia. Et puis, au milieu de cette recherche intéressante à mener, il y a nos sensibilités, pour arriver, non pas à faire une musique vulgaire, mais plutôt à travailler dans le raffinement et dans la dentelle par rapport à ce qui nous appartient. Tu parlais tout à lheure de progression entre nos disques, cest que peu à peu notre cheminement sest affiné. Par exemple, dans le troisième, on a davantage utilisé la polyphonie, ce que les Kabyles ne faisaient pas jusquà présent, parce que cest lart de lunisson, et aussi la polyrythmie. Et cest dans cette direction que lon veut poursuivre et être très professionnelles, tout en restant très authentiques.
-Il y a aussi un esprit
de rencontre: par exemple, vous avez figuré dans un passage de
la Symphonie Celtique d'Alan Stivell, qui
lui-même avait cherché une rencontre entre des personnes représentant
des cultures différentes.
-Je trouve que cest très important, et que les artistes qui en sont conscients sont réellement dans lactualité. Parce que, quest-ce qui reste aujourdhui ? Les gens ne peuvent pas dire : « Je suis un pur Français ou un pur Américain ». Ca na plus de sens à lépoque des fusées qui vont sur la lune, ou lon peut faire Paris-Dakar dans lheure qui suit. Et si lon a envie de transformer ce monde car cest quand même de ça quil sagit ! ce monde vieux, doppression, dignorance, on a envie de le remplacer par un monde tolérant, où il y ait de lamitié
Cela se retrouve dans nos personnalités, si bien que des journalistes ont pu dire : Il se passe quelque chose entre Djurdjura et son public. Cest lémotion qui passe. Quelle que soit la langue que lon chante, cest ce qui compte. Le reste est superficiel. Limportant, cest le langage du cur. Avec, en plus, le sens de la fête et nous lavons, et cest bien de le communiquer en France à ceux qui ne lont pas
Propos
recueillis par Jacques VASSAL