De DJURDJURAà DJUR DJURA
Cest en achevant les travaux de montage de son film
« Ali au Pays des Merveilles », en 1976, que Djura
fait la connaissance du manager de Djamel Allam, Hervé Lacroix.
Elle cherchait alors une musique pour accompagner ses images et
le choix du chanteur kabyle simposait. Djamel lautorisa
à utiliser les bandes magnétiques et lui communiqua les
coordonnées dHervé. Lamour les rapprochera très
vite
Djura envisage alors de réaliser un film sur la conditions des
femmes algériennes. Mais elle est consciente que ses consurs
se verront interdire laccès aux cinémas de quartier pour
y visionner une telle provocation. Sans compter que ce film
risquerait de se voir censuré en Algérie. Par ailleurs, sa
diffusion ne serait-elle pas limitée en France, ne pouvant séduire
quun public restreint, aficionado de films dart et dessai,
dans les quelques trop rares salles réservées à ce genre
Comment faire passer le message ? Quel support ? Hervé
propose à Djura la chanson, moyen rapide, plus accessible pour
crier sa révolte et ses colères.
Djura trouve très vite linspiration auprès de sa culture
berbère, dans le combat de tous les jours pour la femme qui se
cherche une place dans la société
Ambitieuse, elle se
veut rassembleuse des femmes de tous horizons et porter leurs
messages. Mais elle ne peut porter seule un tel
projet. Lidée dun groupe quelle baptiserait
DJURDJURA mûrit très vite
Le symbole est chargé dimages ;
des souvenirs denfance aux ardeurs féminines pour
une Algérie libre. Or, après la décolonisation, les femmes révolutionnaires
ont été oubliées, leurs combats effacés de la mémoire
collective, reconduites à leurs fourneaux
Djura, nourrie
des conceptions féministes occidentales mesure lampleur du
travail à abattre. Il ne suffit pas de produire un groupe
folklorique
Passer par le retour aux sources, recomposer de
nouveaux chants en sinspirant des anciens, évidemment,
mais dans un souci de projection vers un avenir meilleur.

(Photo : X)
Des souvenirs de la langue maternelle aux documentations
recueillies à la Bibliothèque Nationale, la Muse sétoffe.
La devise de DJURDJURA simpose « Nous chantons tout
haut ce que nos mères ont fredonné tout bas ». A la révolte
se mêle lespoir, la beauté du pays.
Reste à composer le groupe
Djura débauche sa sur
Fatima, lui apprend la langue kabyle. Puis la jeune sur de
sa mère. Hervé se charge de déceler les musiciens,
susceptibles de savoir allier à une musique emprunte de
traditions les instruments occidentaux. Il cherche également une
salle où produire le groupe. Le 15 mai 1977, DJURDJURA se
produira en plein air à la Tombe, prés de Montereau.
Cest le triomphe après un premier concert de trois quarts
dheures. Les trois femmes sont encouragées. Le public,
tant immigré que français, est sous le charme, conquis. Hervé
programme alors aussitôt de nouveaux spectacles et recompose léquipe
de musiciens.
Le 23 janvier 1978, le mythique Olympia ouvre ses portes à
DJURDJURA et au chanteur kabyle Idir. Le Temple accueille ainsi
pour la première fois de son histoire des chanteurs maghrébins.
La tante, sous la pression familiale, quitte le groupe. Il faut
la remplacer très vite, la date fatidique approche
Malha,
la petite sur fait son entrée dans le groupe. LOlympia
sera couronné de succès.
DJURDJURA est désormais lancé. Mais Djura commence à déchanter,
Ses surs Fatima et Malha dénoncent les contraintes de
« la vie dartiste », daccord pour être
reconnues, mais les répétitions, les interviews matinales les
empoisonnent.
Hervé, de son côté, monte une petite société pour la
production de disques à venir. Une grange qui servira de bureau
et de refuge aux tourtereaux. Les surs considèrent alors
leurs aînée et son conjoint comme des employeurs profiteurs et
abusifs. Elles quittent les répétitions, puis reviennent, le
temps de la colère passé. Hervé accumule les contrats mais nose
sinvestir en de longues tournées internationales, tant le
risque de voir exploser le groupe est grand.
En mars 1979, DJURDJURA occupe le Théâtre de la Ville tandis
que sort un premier album. Malha quitte DJURDJURA sans préavis.
Une remplaçante de dernière heure est formée dans la hâte. Le
producteur du spectacle rechigne ; les programmes, dossiers
de presse, photos et affiches sont réédités aux frais dHervé.
(Photo : X)
Malha réintègre le groupe sur un coup de tête en 1980, malgré
les réticences de Fatima. Djura pardonne, et « Asirem »
sort la même année.
Malha repartira quelques mois plus tard.
Djamila, la petite dernière rejoint léquipe.
DJURDJURA connaît ses heures de gloire. En France comme à létranger.
Les tournées succèdent aux tournées. La presse est unanime,
envoûtée
Un troisième album sort en 1982, reprenant une chanson composée
pour le téléfilm « Pas perdus » de J.-Daniel Simon,
« Le roi du balai ».
Le groupe ne sera pas invité en Algérie, les galas non autorisés
et les disques interdits. Un marché au noir sétablit, on
séchange les cassettes sous le manteau. LONDA (équivalente
de notre SACEM) ferme les yeux sur le piratage, profitant de laubaine.
Amnesty International, la Ligue des Droits de lHomme, le
MRAP, divers comités de soutien et associations font appel à
DJURDJURA, leur demandant de chanter gracieusement. Djura, porte-parole
du groupe accepte. Les surs se plaignent, ne voulant
renoncer à leurs cachets. Reste à Djura à trouver des
chanteuses « intérimaires »
Djamila dénigre la teneur du spectacle. Le message des textes de
Djura ne peut être commercial. Et sans « tubes »,
pas de vedettariat possible. Fatima se montre plus réservée
puis
abandonnera le groupe en 1984..
En 1985, cinq ans après son départ, Malha réapparaît
Djura accepte de la reprendre au sein de DJURDJURA. Djamila
condamne ce retour. Peu après, Djamila et Malha annoncent à
Djura leur volonté de quitter le groupe.
Cen est fini du travail en
famille. Djura embauche deux chanteuses.
« Le Défi », quatrième et ultime album sort en 1986,
interprété par Djura seule, sous lappellation DJUR DJURA.
DJURDJURA continuera à se produire régulièrement.
Au début de la décennie 1990, Karim Salah met en scène Djura
à lEspace Européen dans un spectacle quHervé
intitulera « Djura chante sa liberté ».
Accompagnée de nouvelles chanteuses, Djura continue à se
produire, notamment dans le cadre de festivals comme celui de
Cornouaille en 1999.

(Photo:
Didier HOUARNER)